Le titre du livre de Jacques Inrep définit assez bien le personnage. Il n’est pas ce qu’on appelait
dans ma jeunesse lointaine un "pacifiste bêlant". Il a fait 29 mois de service militaire, dont 15
mois d’Algérie, du 7-5-1960 au 17-8-1961. De Gaulle régnait, qu’un putsch en avril 1961 tenta de
renverser, le principe de l’autodétermination avait été proclamé par le président de la République
le 16 septembre 1959, mais sur le terrain, il n’y avait pas encore de grande transformation dans
les rapports entre Français et ceux qu’on appelait encore les Français musulmans d’Algérie, les F.M.A.
Assurément, n’importe quel observateur un peu lucide savait que l’Algérie marchait vers l’indépendance...
Jacques Inrep m’a demandé de préfacer son récit, "Soldat, peut-être … tortionnaire, jamais !",
que j’ai lu successivement en tapuscrit et dans une édition provisoire dont l’achevé
d’imprimer est du 14 avril 2003. Cette préface essaiera de dire d’abord le comment et le pourquoi
de ma rencontre avec Jacques Inrep, d’expliquer ensuite ce que son livre apporte de neuf.
C’est le fait des périodes de crise que de mettre en présence des hommes qui n’étaient a priori pas destinés
à se rencontrer. Je suis un vieux professeur retraité, spécialisé dans l’histoire grecque ancienne et qu’une
cascade de hasards a conduit à s’intéresser de près à la responsabilité de l’état français dans la pratique de
la torture pendant la guerre d’Algérie. Jacques Inrep est aujourd’hui psychanalyste, mais quand débute son récit,
il n’a pas, en dépit d’un Q.I. élevé, d’autre diplôme que le certificat d’études primaires. On pourrait même
dire que c’est la guerre d’Algérie qui lui a, en quelque sorte, servi de sage-femme pour reprendre une
comparaison que faisait, selon Platon, Socrate. Je ne tenterai pas de faire un portrait de Jacques,
son livre est lui-même un excellent auto-portrait. C’est un bon vivant, aimant les femmes et aimé d’elles,
fils d’un père communiste fidèle à l’expérience de la Résistance, aimé de sa mère, de son frère et de sa
sœur. Il déteste l’armée et se montre un rebelle dès le début de son long service militaire.
Il écrit dans le style de Coluche, très oral, avec un goût particulier pour le qualificatif d’ "enfoiré".
Et pourtant il lui arrive de prendre un ton grave, lorsque son récit le mérite.
[...]
Le général De Gaulle s’empare du pouvoir à la faveur de l’émeute du 13 mai 1958, et, s’il trahit
ceux qui l’avaient hissé sur le pavois, ce n’est pas sans avoir longuement, plus longuement que
ses prédécesseurs, fait la guerre en Algérie avec le risque de briser une partie de l’élite algérienne.
[...]
Cela dit la V° République gardait mieux ses secrets que sa défunte sœur, et, par ailleurs,
il me manquait les documents du terrain, ce que disaient et savaient les colonels des régiments qui "pacifiaient" l’Algérie.
C’est là que Jacques Inrep vint sans le savoir à mon secours. Sachant ce qu’il faisait et
ce qu’il risquait, il photographia une partie des archives de Batna dans l’Aurès, et rapporta
ces documents quand la "quille " fut venue. Il monta à Paris, se rendit au siége de "France Observateur",
demanda à voir Claude Bourdet et fut reçu par Gilles Martinet à qui il remit ses pellicules.
Est-ce en décembre 1961 ou au début de 1962, je ne le sais plus, mais Martinet me fit venir et
ce n’était pas pour polémiquer, comme cela nous arrivait, mais pour me remettre ces rouleaux.
Je les fis développer et tirer par un photographe sûr et je découvris des trésors.
Je n’en mentionnerai que trois : Pierre Messmer, ministre des armées, s’était inquiété non
sans d’excellentes raisons du nombre de "fellaghas" qui étaient tués au cours d’une "tentative de fuite ".
C’est ce qu’on appelait, sur place, la "corvée de bois". Il avait rédigé le 18 juillet
1960 une instruction interdisant formellement cette pratique. Mais veilla-t-il à sa transmission ?
Il était possible d’établir que le général Crépin, alors commandant en chef la mit sous le coude,
et qu’il fallut attendre le général Gambiez, pour qu’elle parvienne, le 11 avril 1961 au secteur de Batna.
Sur place le colonel Renoult, commandant le secteur avait pris les devants, en ordonnant par
circulaire du 14 août 1960, un mois avant la proclamation du droit à "l’autodétermination ",
la "destruction physique" des membres de l’ "Organisation politico administrative"(O.P.A.)
du F.L.N. sur les lieux mêmes de leur action.
Plus étonnant était encore le rapport du lieutenant Chesnais qui était l’adjoint du chef
de Jacques Inrep. Au moment de l’interruption des opérations offensives (20 mai 1961),
ce personnage avait senti chez ses harkis un mouvement d’inquiétude. N’allaient-ils pas
déserter pour sauver leur peau ? Pour les maintenir, si j’ose dire, dans le droit chemin,
il les autorisa à tuer leurs prisonniers. L’histoire ne dit pas quel fut ensuite leur destin.
Je publiai donc ces documents, et quelques autres, dans mon livre "La Raison d’état "
qui sortit des presses le 18 avril 1962
(1). Le compte rendu le plus détaillé fut publié
par "Tribune socialiste" organe du P.S.U. Il était anonyme mais je sus tout de suite
qu’il était l’œuvre de Raymond Lindon, avocat général à la cour de cassation, proche
ami de mon père et père de mon ami Jérôme Lindon.
Cet article tomba sous les yeux de Jacques Inrep qui conclut que ses pellicules
avaient fait leur chemin, et c’est ainsi que nos propres chemins se rencontrèrent.
Ils ne se sont plus séparés depuis.
Les documents dérobés par Jacques Inrep sont une source pour l’histoire puisque à
ma connaissance, ils ne se trouvent pas dans les archives conservées à Vincennes du Service historique de l’armée de terre.
Puisse son livre trouver les lecteurs qu’il mérite. Ils ne s’ennuieront pas